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  • : La destination de ce blog est d'être une sorte de journal intime de mon activité d'artiste peintre. J'ai ouvert un deuxième blog, thomaschevalier.tumblr.com, qui ne comportera que des images.
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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 18:30

Eugène est passé me voir. Nous sommes, sinon voisins, géographiquement proches. Il voulait simplement me parler puisqu'il est peintre et sculpteur. Nous avons pris un thé sous les lilas du jardin, j'avais préparé des scones parfumés à l'anis vert qu'il a semblé apprécier.J'ai du éloigner Jules le chien qui s'obstinait à poser une truffe humide sur son genou, ce que mon hôte ne semblait pas tant désirer. Il a évoqué son parcours et moi le mien. Eugène semblait considérer que de s'accorder la liberté de travailler hors de toute contrainte était l'acte fondateur d'une démarche artistique. Eugène croit aux artistes, Eugène pense qu'être artiste est une voie royale et singulière. Eugène doit être octogénaire ou proche de l'être. Eugène regrette que son travail ne soit pas tant exposé: "les œuvres sont des objets de communication, que valent-elles si elles ne sont pas vues?". Par une ironie du sort, Eugène a le même prénom que mon grand-père Ïévgueni Klémentieff. Les tableaux de mon grand-père se répartissent dans les maisons familiales et s'empoussièrent. Nous avons eu connaissance d'une vente il y a quelques années et un ami de ma sœur a trouvé par hasard l'une de ses huiles sur une brocante parisienne...

J'ai entendu Martial Raysse interviewé par Laure Adler à l'occasion de sa rétrospective à Venise. J'ai entendu ses propos désabusés sur la peinture contemporaine -"la vrai peinture est dans les musées". Il revendiquait une démarche radicale et libre; un retour aux maîtres anciens, il prétendait faire table rase de toute la peinture du XXe siècle (aussi de la sienne?), une manie, décidément, la tabula rasa. Il semblait cultiver pour l'argent et les marchands, la gloire et ses afféteries une aversion sans concession sans toutefois oublier de remercier chaleureusement François Pinault, grand défenseur, nous le savons, des artistes marginaux. Les propos de Raysse étaient aigres comme un vin éventé, ils sonnaient comme une tentative de repeindre sa vie aux couleurs d'une ascèse volontaire et réfléchie, ils traduisaient en fait la fébrilité d'une mouche engluée dans la peinture.

J'ai regretté l'absence de Norbert à Beaurepaire, au moment de notre exposition. Norbert est sculpteur, il m'a dit n'avoir pas pu venir parce qu'il n'avait pas d'argent. Norbert vit avec le RSA, comme la plupart des artistes. Norbert était venu dîner il y a quelques semaines à la maison accompagné d'une peintre avec laquelle il exposait à Nogent sur Seine. Elle s'appelait Nadine, elle disait vouloir arrêter de peindre "ce n'est pas la peinture qui me fait vivre", elle aussi est au RSA. Quel âge a Nadine? Sans doute pas très loin du mien.

Quelque fois, je suis frappé du dérisoire ne nos tentatives. Je me suis souvent interrogé sur cette prétention fondamentale de décider que ce que nous réalisons vaut d'être montré. Qu'est-ce qui nous anime ? J'ai tenté ma vie entière de le comprendre pour admettre aujourd'hui qu'une vie n'y suffira pas, mille vies n'y suffiront pas. La vérité de ce qui nous meut est une chimère qui se matérialise subrepticement sous des atours trompeurs, le temps de nous conforter dans l'idée de sa réalité et qu'il faut poursuivre notre quête. A-t-on le choix de ne plus y croire? que reste-t-il de nos années d'efforts si nous constatons finalement le caractère dérisoire de nos œuvres? Je me rassure en me persuadant que la futilité même de nos tentatives les rendent remarquables, comme une métaphore de toute entreprise humaine. L'idée de ce que notre humanité offre d'incomplétude, d'approximation et de vain nous est insupportable mais bordel de dieu, pourquoi ne pouvons nous pas vivre sereinement avec cette conviction?

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Published by Thomas Chevalier, peintre.
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